Pour commencer, pourriez-vous nous expliquer votre rôle au CHU de Montpellier et la manière dont est structuré le service de bionettoyage ?
Mathieu Guérinet : Responsable du bionettoyage au CHU de Montpellier, je supervise l’organisation globale du bionettoyage, qu’il soit internalisé ou externalisé. Environ la moitié des surfaces est confiée à un prestataire externe, principalement pour les zones à faible technicité comme les espaces de circulations, les espaces administratifs, techniques et logistiques, ainsi que les laboratoires et l’imagerie. Les zones à forte technicité, telles que les unités d’hospitalisation, les consultations, les blocs opératoires ou les réanimations, sont prises en charge par nos propres agents. Ceux-ci sont organisés en équipes centralisées, indépendantes des services de soins et qui regroupent 350 Agents de service hospitaliers (ASH) encadrés par 12 cadres de proximité. Mon rôle consiste à piloter ces équipes et à garantir la qualité des prestations sur l’ensemble du CHU.
Pourquoi avoir choisi d’externaliser le bionettoyage des zones les moins techniques ?
Cette décision remonte à une réorganisation menée en 2013. À l’époque, le CHU fonctionnait avec trois modèles différents : certains bâtiments étaient entièrement externalisés, d’autres internalisés via une équipe centralisée, et d’autres encore où les ASH dépendaient directement des services de soins. Cette hétérogénéité entraînait des surcoûts et une complexité de gestion. Nous avons donc opté pour une organisation unifiée. Le modèle retenu consistait à garder en interne les secteurs sensibles, où la technicité est cruciale, et à externaliser les surfaces ne nécessitant pas cette maîtrise, pour lesquelles le recours à un prestataire était plus compétitif économiquement. Depuis, chaque nouveau bâtiment suit ce schéma, garantissant une organisation homogène et pérenne sur l’ensemble du CHU.
Au-delà du CHU de Montpellier, quelles évolutions majeures ont marqué le bionettoyage ces dix dernières années ?
Plusieurs changements significatifs ont transformé le secteur. Premièrement, la vapeur a connu un véritable essor. Cette technologie ancienne mais efficace s’est réellement généralisée dans les établissements depuis une dizaine d’années. Elle présente l’avantage d’être sans contre-indication et peut être utilisée dans des zones très sensibles, comme les couveuses. Deuxième évolution : le nettoyage à la microfibre et l’eau, qui réduit l’usage de détergents et de désinfectants tout en maintenant un haut niveau de qualité. Enfin, on observe depuis quelques années un retour au matériel réutilisable, notamment pour les lavettes de surfaces hautes. Après une période de 15 à 20 ans dominée par le tout-jetable, la microfibre réutilisable devient de nouveau un standard, pour sa capacité à combiner performance, durabilité et réduction des déchets.
On parle beaucoup de l’arrivée des probiotiques dans le bionettoyage. De quoi s’agit-il exactement et comment cette approche évolue-t-elle ?
Les probiotiques constituent sans doute l’une des innovations les plus marquantes du secteur. Contrairement aux méthodes classiques basées sur la chimie, qui éliminent les micro-organismes, ou au nettoyage microfibre, qui les retire mécaniquement, cette approche repose sur l’utilisation des « bonnes bactéries ». L’idée est simple : en colonisant durablement les surfaces, ces bactéries bénéfiques empêchent l’installation des bactéries pathogènes. C’est un changement de paradigme, encore en phase d’expérimentation dans plusieurs établissements.
Quid de la robotique, ou plus précisément de la cobotique ?
L’arrivée de robots collaboratifs, comme les autolaveuses autonomes capables d’entretenir de grandes surfaces comme les halls ou les circulations, est intéressante. L’objectif n’est pas de remplacer les équipes, mais de les soulager sur les tâches les plus répétitives et pénibles. Cette démarche s’inscrit d’ailleurs dans un effort plus large d’amélioration des conditions de travail et de réduction des troubles musculo-squelettiques grâce à du matériel plus ergonomique, à l’optimisation des organisations et des gestes, ou encore à des essais avec des exosquelettes pour certains agents ayant des restrictions médicales. Car le bionettoyage reste un métier très manuel. La priorité est donc de protéger les équipes et de réduire la pénibilité, pour sécuriser les pratiques au quotidien.
La digitalisation transforme aussi le bionettoyage. Quels changements concrets observez-vous ?
La digitalisation est l’un des changements majeurs de ces dernières années. La traçabilité, autrefois entièrement réalisée sur papier, générait des volumes considérables et était complexe à archiver. Aujourd’hui, des solutions numériques permettent de suivre l’activité en continu, de consulter les protocoles d’entretien, mais aussi de signaler des incidents grâce à un interfaçage direct avec la GMAO. Ces outils servent aussi aux contrôles qualité et au pilotage des actions. Au-delà de l’efficacité organisationnelle, la digitalisation valorise également les équipes. Elle modernise leur environnement de travail et renforce la reconnaissance d’un métier essentiel, longtemps resté dans l’ombre avant d’être notamment révélé pendant la crise sanitaire.
Les industriels répondent-ils aux besoins du terrain ? Leurs solutions sont-elles adaptées ?
Oui, que ce soit pour la cobotique, le matériel ergonomique, les microfibres ou les solutions probiotiques, l’industrie est globalement au rendez-vous. Son rôle est essentiel mais, pour que les innovations soient véritablement pertinentes, elles doivent s’accompagner d’une collaboration étroite avec le terrain. C’est là qu’intervient l’ARBS. Jusqu’à sa création en octobre 2023, il n’existait pas d’espace dédié au bionettoyage pour échanger entre pairs et dialoguer avec les fournisseurs. Les journées d’étude de l’ARBS permettent désormais de partager des retours d’expérience concrets, de découvrir les dernières innovations, de rencontrer les partenaires techniques et de benchmarker les pratiques. Cette dynamique collective accélère la diffusion des bonnes idées, et est devenue un levier majeur pour améliorer nos pratiques et gagner en efficacité.
Le métier d’ASH évolue-t-il avec l’automatisation, le numérique et les exigences qualité ? Cela influence-t-il le recrutement des agents ?
Le métier change, mais surtout pour le rendre moins pénible. Au CHU de Montpellier, nous n’avons pas de difficultés de recrutement grâce à une politique de professionnalisation : pour devenir ASH, il faut soit une expérience en bionettoyage dans le secteur de la santé, soit une formation spécifique. Malgré les évolutions évoquées, la compétence recherchée n’est pas forcément l’aisance avec les outils numériques ou la connaissance des nouvelles technologies, mais surtout l’empathie et la fibre sanitaire, essentielles pour travailler auprès des patients.
Les demandes des agents évoluent-elles, notamment pour la formation et le numérique ?
Oui, les agents sont de plus en plus demandeurs, car le métier se transforme rapidement. En cinq ans, nous avons introduit les bandeaux microfibre, le lavage des sols à l’eau, des lavettes réutilisables et des outils numériques. Le succès de ces projets repose toujours sur la co-conception avec les ASH, par exemple en les impliquant dans le paramétrage des outils digitaux. Nous organisons également des ateliers de créativité et avons constitué des groupes de travail associant des ASH, des cadres et des soignants pour faire émerger des idées concrètes, comme la mise en place de tuteurs-formateurs ou la création du « Guide du nouveau recruté », désormais distribué à tous les nouveaux ASH arrivant au CHU de Montpellier. Grâce à cette approche collaborative, les changements sont mieux acceptés : les agents sont valorisés et deviennent véritablement acteurs de leur métier.
En regardant vers l’avenir, quelles innovations pourraient encore transformer le bionettoyage dans les cinq à dix prochaines années ?
L’avenir passera, à mon sens, par une réduction progressive de la chimie pour limiter la pollution mais aussi les risques pour les patients et les agents. Dans cette optique, le nettoyage à l’eau, déjà en place pour les sols, pourrait à terme s’étendre aux surfaces hautes. Les probiotiques constituent également une piste prometteuse, tandis que la cobotique et les exosquelettes amélioreront encore les conditions de travail – nous ne sommes qu’aux débuts de leur déploiement. D’ici cinq à dix ans, je n’attends donc pas tant l’arrivée de nouvelles technologies qui changeront radicalement la donne, mais plutôt un approfondissement et une meilleure diffusion des innovations actuelles. Car les enjeux de demain sont déjà ceux d’aujourd’hui : conjuguer qualité, sécurité et conditions de travail optimisées, tout en valorisant pleinement le rôle indispensable des agents de bionettoyage dans les hôpitaux.
> Article paru dans Hospitalia #71, édition de décembre 2025, à lire ici
Mathieu Guérinet : Responsable du bionettoyage au CHU de Montpellier, je supervise l’organisation globale du bionettoyage, qu’il soit internalisé ou externalisé. Environ la moitié des surfaces est confiée à un prestataire externe, principalement pour les zones à faible technicité comme les espaces de circulations, les espaces administratifs, techniques et logistiques, ainsi que les laboratoires et l’imagerie. Les zones à forte technicité, telles que les unités d’hospitalisation, les consultations, les blocs opératoires ou les réanimations, sont prises en charge par nos propres agents. Ceux-ci sont organisés en équipes centralisées, indépendantes des services de soins et qui regroupent 350 Agents de service hospitaliers (ASH) encadrés par 12 cadres de proximité. Mon rôle consiste à piloter ces équipes et à garantir la qualité des prestations sur l’ensemble du CHU.
Pourquoi avoir choisi d’externaliser le bionettoyage des zones les moins techniques ?
Cette décision remonte à une réorganisation menée en 2013. À l’époque, le CHU fonctionnait avec trois modèles différents : certains bâtiments étaient entièrement externalisés, d’autres internalisés via une équipe centralisée, et d’autres encore où les ASH dépendaient directement des services de soins. Cette hétérogénéité entraînait des surcoûts et une complexité de gestion. Nous avons donc opté pour une organisation unifiée. Le modèle retenu consistait à garder en interne les secteurs sensibles, où la technicité est cruciale, et à externaliser les surfaces ne nécessitant pas cette maîtrise, pour lesquelles le recours à un prestataire était plus compétitif économiquement. Depuis, chaque nouveau bâtiment suit ce schéma, garantissant une organisation homogène et pérenne sur l’ensemble du CHU.
Au-delà du CHU de Montpellier, quelles évolutions majeures ont marqué le bionettoyage ces dix dernières années ?
Plusieurs changements significatifs ont transformé le secteur. Premièrement, la vapeur a connu un véritable essor. Cette technologie ancienne mais efficace s’est réellement généralisée dans les établissements depuis une dizaine d’années. Elle présente l’avantage d’être sans contre-indication et peut être utilisée dans des zones très sensibles, comme les couveuses. Deuxième évolution : le nettoyage à la microfibre et l’eau, qui réduit l’usage de détergents et de désinfectants tout en maintenant un haut niveau de qualité. Enfin, on observe depuis quelques années un retour au matériel réutilisable, notamment pour les lavettes de surfaces hautes. Après une période de 15 à 20 ans dominée par le tout-jetable, la microfibre réutilisable devient de nouveau un standard, pour sa capacité à combiner performance, durabilité et réduction des déchets.
On parle beaucoup de l’arrivée des probiotiques dans le bionettoyage. De quoi s’agit-il exactement et comment cette approche évolue-t-elle ?
Les probiotiques constituent sans doute l’une des innovations les plus marquantes du secteur. Contrairement aux méthodes classiques basées sur la chimie, qui éliminent les micro-organismes, ou au nettoyage microfibre, qui les retire mécaniquement, cette approche repose sur l’utilisation des « bonnes bactéries ». L’idée est simple : en colonisant durablement les surfaces, ces bactéries bénéfiques empêchent l’installation des bactéries pathogènes. C’est un changement de paradigme, encore en phase d’expérimentation dans plusieurs établissements.
Quid de la robotique, ou plus précisément de la cobotique ?
L’arrivée de robots collaboratifs, comme les autolaveuses autonomes capables d’entretenir de grandes surfaces comme les halls ou les circulations, est intéressante. L’objectif n’est pas de remplacer les équipes, mais de les soulager sur les tâches les plus répétitives et pénibles. Cette démarche s’inscrit d’ailleurs dans un effort plus large d’amélioration des conditions de travail et de réduction des troubles musculo-squelettiques grâce à du matériel plus ergonomique, à l’optimisation des organisations et des gestes, ou encore à des essais avec des exosquelettes pour certains agents ayant des restrictions médicales. Car le bionettoyage reste un métier très manuel. La priorité est donc de protéger les équipes et de réduire la pénibilité, pour sécuriser les pratiques au quotidien.
La digitalisation transforme aussi le bionettoyage. Quels changements concrets observez-vous ?
La digitalisation est l’un des changements majeurs de ces dernières années. La traçabilité, autrefois entièrement réalisée sur papier, générait des volumes considérables et était complexe à archiver. Aujourd’hui, des solutions numériques permettent de suivre l’activité en continu, de consulter les protocoles d’entretien, mais aussi de signaler des incidents grâce à un interfaçage direct avec la GMAO. Ces outils servent aussi aux contrôles qualité et au pilotage des actions. Au-delà de l’efficacité organisationnelle, la digitalisation valorise également les équipes. Elle modernise leur environnement de travail et renforce la reconnaissance d’un métier essentiel, longtemps resté dans l’ombre avant d’être notamment révélé pendant la crise sanitaire.
Les industriels répondent-ils aux besoins du terrain ? Leurs solutions sont-elles adaptées ?
Oui, que ce soit pour la cobotique, le matériel ergonomique, les microfibres ou les solutions probiotiques, l’industrie est globalement au rendez-vous. Son rôle est essentiel mais, pour que les innovations soient véritablement pertinentes, elles doivent s’accompagner d’une collaboration étroite avec le terrain. C’est là qu’intervient l’ARBS. Jusqu’à sa création en octobre 2023, il n’existait pas d’espace dédié au bionettoyage pour échanger entre pairs et dialoguer avec les fournisseurs. Les journées d’étude de l’ARBS permettent désormais de partager des retours d’expérience concrets, de découvrir les dernières innovations, de rencontrer les partenaires techniques et de benchmarker les pratiques. Cette dynamique collective accélère la diffusion des bonnes idées, et est devenue un levier majeur pour améliorer nos pratiques et gagner en efficacité.
Le métier d’ASH évolue-t-il avec l’automatisation, le numérique et les exigences qualité ? Cela influence-t-il le recrutement des agents ?
Le métier change, mais surtout pour le rendre moins pénible. Au CHU de Montpellier, nous n’avons pas de difficultés de recrutement grâce à une politique de professionnalisation : pour devenir ASH, il faut soit une expérience en bionettoyage dans le secteur de la santé, soit une formation spécifique. Malgré les évolutions évoquées, la compétence recherchée n’est pas forcément l’aisance avec les outils numériques ou la connaissance des nouvelles technologies, mais surtout l’empathie et la fibre sanitaire, essentielles pour travailler auprès des patients.
Les demandes des agents évoluent-elles, notamment pour la formation et le numérique ?
Oui, les agents sont de plus en plus demandeurs, car le métier se transforme rapidement. En cinq ans, nous avons introduit les bandeaux microfibre, le lavage des sols à l’eau, des lavettes réutilisables et des outils numériques. Le succès de ces projets repose toujours sur la co-conception avec les ASH, par exemple en les impliquant dans le paramétrage des outils digitaux. Nous organisons également des ateliers de créativité et avons constitué des groupes de travail associant des ASH, des cadres et des soignants pour faire émerger des idées concrètes, comme la mise en place de tuteurs-formateurs ou la création du « Guide du nouveau recruté », désormais distribué à tous les nouveaux ASH arrivant au CHU de Montpellier. Grâce à cette approche collaborative, les changements sont mieux acceptés : les agents sont valorisés et deviennent véritablement acteurs de leur métier.
En regardant vers l’avenir, quelles innovations pourraient encore transformer le bionettoyage dans les cinq à dix prochaines années ?
L’avenir passera, à mon sens, par une réduction progressive de la chimie pour limiter la pollution mais aussi les risques pour les patients et les agents. Dans cette optique, le nettoyage à l’eau, déjà en place pour les sols, pourrait à terme s’étendre aux surfaces hautes. Les probiotiques constituent également une piste prometteuse, tandis que la cobotique et les exosquelettes amélioreront encore les conditions de travail – nous ne sommes qu’aux débuts de leur déploiement. D’ici cinq à dix ans, je n’attends donc pas tant l’arrivée de nouvelles technologies qui changeront radicalement la donne, mais plutôt un approfondissement et une meilleure diffusion des innovations actuelles. Car les enjeux de demain sont déjà ceux d’aujourd’hui : conjuguer qualité, sécurité et conditions de travail optimisées, tout en valorisant pleinement le rôle indispensable des agents de bionettoyage dans les hôpitaux.
> Article paru dans Hospitalia #71, édition de décembre 2025, à lire ici









